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En 2025, beaucoup de boards donnent l’impression d’être assis sur un tabouret … dont un pied commence à montrer des faiblesses. L’environnement n’est plus uniquement “volatile” et “complexe” comme on le disait dans les années VUCA ; il est devenu BANI : fragile (brittle), anxiogène, non linéaire, et souvent incompréhensible, selon le cadre popularisé par Jamais Cascio. Une situation géopolitique inattendue, une supply qui se grippe pour une cause lointaine, un revirement réglementaire qui remet en cause un business model, un saut technologique qui change brutalement l’économie d’un marché : les liens de cause à effet plus violents et imprévisibles.

Les chiffres mettent des mots sur cette sensation. Une enquête mondiale récente montre que 63 % des organisations constatent une augmentation de leur exposition au risque, mais seulement 11 % des dirigeants se disent pleinement confiants dans leur capacité à gérer ces risques. Dans le même temps, 93 % des dirigeants exécutifs déclarent vouloir remplacer au moins une personne de leur board, et seulement 32 % estiment que leur board réunit les bonnes compétences pour affronter les enjeux actuels. Une autre étude révèle qu’environ un tiers des directeurs considèrent que leur board n’apporte pas de vraie valeur, et près de la moitié le voient comme un frein aux décisions plutôt que comme un accélérateur. Autrement dit : l’incertitude ne se situe pas seulement dehors, elle traverse aussi la salle du comex.

Cette tension se lit dans les regards : on discute de géopolitique, d’IA, de cybersécurité, d’ESG, de talents, de transformation digitale, avec un agenda qui ressemble parfois à un inventaire de tout ce qui peut mal tourner. Les priorités 2025 des conseils – priorisation chirurgicale des investissements, sécurité technologique, scénarios géopolitiques, avantage talent – convergent dans les études des grands cabinets. Mais un sujet manque souvent à l’appel : un cadre de leadership, partagé, pour savoir comment se comporter en tant que board dans ce contexte BANI. La question n’est plus seulement “de quoi devons-nous parler ?” mais “comment devons-nous agir, décider et nous comporter quand la carte ne ressemble plus au terrain ?”.

Mon expérience de sportif de haut niveau m’a appris une chose : on ne peut pas contrôler la météo, les arbitres ou le niveau des adversaires. On contrôle sa préparation, ses choix durant les oppositions et sa capacité à rester lucide quand le plan initial vole en éclats. Le leadership de board, en 2026, pourrait ressembler à cela.

La lucidité comme ressource stratégique

Dans un environnement BANI, la tentation est grande de s’abriter derrière des narratifs rassurants : “nos fondamentaux sont solides”, “nous avons un plan à trois ans”, “la techno X est sous contrôle”. Pourtant, quand on interroge les dirigeants, le niveau de confiance globale reste fragile : la confiance des CEO dans l’avenir a basculé légèrement dans le “territoire du négatif” en 2025, selon la mesure de référence de The Conference Board. En parallèle, plusieurs études montrent que les boards se jugent eux-mêmes plus efficaces qu’ils ne sont perçus par les exécutifs, ce qui signale un angle mort classique : on confond volontiers quantité d’efforts, qualité d’impact et perception des autres.

La lucidité commence par une discipline d’inventaire : un exercice simple : lister ce que vous croyez savoir avec un haut niveau de certitude (les marges de manœuvre financières réelles, la solidité des fournisseurs critiques, la résilience cyber, les dépendances technologiques majeures), puis, en face, ce qui repose en réalité sur des hypothèses. Au début, l’exercice semble fastidieux, complexe. Trente minutes plus tard, on constate que de nombreux sujets stratégiques sont pilotés sur la base de signaux incomplets. Un board lucide demande des scénarios plutôt que des prévisions figées, exige des hypothèses explicites et accepte de regarder en face les conséquences d’une orientation stratégique.

Dans un monde fragile, la meilleure protection n’est pas le discours rassurant mais la capacité à mettre des mots clairs sur ce qui peut se passer et avec quels effets. En bien ou en mal ! C’est l’une des conditions pour orienter les investissements à bon escient.

 

Gérer le risque

Dans les rapports qu’ils reçoivent, les boards voient les risques comme une accumulation de menaces : choc macro, inflation, tension géopolitique, cyberattaque, bad buzz, erreur d’IA. Les dernières publications sur la gouvernance rappellent pourtant l’importance d’un cadre de “risk appetite” clair, avec des seuils définis et des signaux d’alerte pour suivre les initiativesd’innovation. Le sujet n’est donc pas de réduire le risque à zéro – impossible et paralysant – mais de décider des zones dans lesquelles l’entreprise accepte d’avancer plus vite et celles où elle retient la prudence.

Dans ma logique de performance, j’aborde la gestion du risque comme un sportif qui gère une saison : on ne joue pas sa carrière sur chaque match mais on sait sur quelles compétitions on veut apprendre, sur lesquelles on veut tester, et sur lesquelles seule la performance est envisageable. Transposé au board, cela donne quelques “paris” assumés sur de nouveaux marchés, nouveaux modèles économiques ou usages technologiques, avec des métriques claires de succès et surtout d’alerte, plutôt qu’une dispersion de micro-projets que plus personne ne suit.

Les études récentes montrent que la plupart des boards se sentent mal préparés aux grandes crises globales et aux chocs “trop ambigus pour être compris pleinement”, selon une analyse de McKinsey. Dans le même temps, le risque géopolitique et le cyber sont identifiés comme des priorités absolues. Quand on met ces deux constats côte à côte, le message est clair : le problème n’est pas d’identifier les risques, mais de les piloter avec un langage commun, compréhensible de toute l’entreprise.

Un board qui se veut responsable dans l’incertitude doit donc, au minimum, répondre à trois questions : Sur quels sujets stratégiques acceptons-nous explicitement de prendre plus de risque que nos pairs, et pourquoi ? Quels signaux précoces voulons-nous voir remonter pour décider de freiner, d’accélérer ou de stopper ? Qui, au sein du board, porte la responsabilité d’interroger régulièrement la cohérence de ce portefeuille de risques, et avec quels indicateurs ? Ce sont des questions de gouvernance, mais aussi de culture : elles conditionnent le droit à l’erreur, la capacité à arrêter un projet à temps et la manière dont le board soutient – ou non – un exécutif qui a pris un risque calculé.

Décider plus vite sans “exploser” la gouvernance

Dans un monde non linéaire, le temps devient un facteur de compétitivité autant qu’un facteur de risque. Les études montrent une montée des tensions au sein des boards : 55 % des administrateurs de sociétés cotées déclarent vouloir remplacer au moins un de leurs pairs, signe que les attentes évoluent plus vite que les pratiques. La lenteur décisionnelle est souvent en cause : processus de validation trop lent, abondance de comités, ordre du jour saturé de sujets passés, pas au niveau de l’instance, au détriment des signaux faibles.

Quand je regarde un board en action, je le vois comme un collectif de haut niveau un soir de match. Si l’équipe discute encore de la tactique du quart-temps précédent alors que le score vient de basculer, elle n’a plus de prise sur le jeu. De la même manière, un conseil qui consacre l’essentiel de son temps à revisiter les résultats du trimestre précédent au lieu de se concentrer sur les inflexions de trajectoire perd son rôle. Ce que confirment les travaux récents sur le sujet : un tiers des directeurs jugent que leur board se concentre trop sur le passé et pas assez sur la décision prospective. Concrètement, un board qui veut rester utile dans l’incertitude doit revoir son processus de décision. Cela passe par des formats plus courts mais plus fréquents sur certains sujets critiques (cyber, organisation/process, business, investissements), par la création de “sprints de gouvernance” autour de décisions structurantes, et par un travail continu de renouvellement des compétences, comme le soulignent les travaux sur la “board refreshment” dans les entreprises les plus performantes. Il ne s’agit pas de multiplier les réunions, mais de mieux rythmer les temps forts : courts cycles de décisions, boucles de feedback explicites avec le management, revues régulières des partis pris en cours plutôt que des exposés sans valeur.

Là encore, le parallèle sportif est parlant : on ne gagne pas un championnat en ne se parlant qu’une fois par trimestre. On installe des rituels, des debriefs, des moments où l’on recadre la stratégie à la lumière des faits, pas seulement des intentions. On se dit les choses, on parle vrai.  Un board efficace fonctionne selon la même logique.

Rester connecté au terrain et à la performance, malgré le brouillard

Dans un environnement anxiogène, le risque pour un board est de se réfugier dans le conceptuel : grands scénarios macro, slides de consultants, matrices de risque très élaborées. Tout cela a sa place. Mais, dans un monde incompréhensible, la seule boussole réellement fiable reste la performance réelle de l’organisation. Les travaux sur le leadership en environnement BANI insistent d’ailleurs sur trois qualités centrales : le courage, l’empathie et l’adaptabilité. Ces qualités, un board ne les exprime pas dans un discours, mais dans sa façon d’écouter les signaux du terrain, d’en tenir compte et ses comportements au quotidien. Quand il n’entend plus la voix des opérationnels qu’à travers des synthèses filtrées par plusieurs niveaux hiérarchiques, il perd sa compréhension fine des conséquences liées aux arbitrages et ce que vivent les équipes.

Je propose de travailler à partir de cas concrets, documentés : un incident cyber majeur, une rupture de stock critique, un projet qui n’a pas été délivré, ou au contraire un succès opérationnel inattendu. On regarde ce qui s’est réellement passé, qui a décidé quoi, avec quelles données, quels blocages de gouvernance ont pesé, et comment le board aurait pu aider différemment. On ne parle plus de “risque cyber” en général, mais de ce qui s’est produit tel jour, sur tel site, avec tel impact financier et réputationnel. On ne parle plus d’IA au global, mais d’un use case précis, avec des heures économisées, des erreurs évitées.

Ce travail ressemble beaucoup à l’analyse vidéo en sport de haut niveau, permet d’ancrer les discussions dans la réalité de la performance. Il met au jour les contradictions de narration que les régulateurs et investisseurs commencent d’ailleurs à regarder de très près.

Vers un contrat de leadership plus exigeant et plus clair

Au fond, le leadership dans l’incertitude ne demande pas aux boards de devenir omniscients. Il leur demande d’assumer un contrat plus exigeant avec l’organisation : clarifier leur rôle, expliciter les orientations prises, se donner les moyens de corriger la trajectoire assez tôt tout en restant connectés à la réalité de la performance.

Si l’on ramène cela à quelques engagements simples, un board pourrait, dès maintenant, formaliser trois décisions très concrètes pour 2026:

S’engager sur un langage commun de risque et de performance, en adoptant un quelques indicateurs de résilience et des métriques claires de succès pour les grands partis pris (géopolitiques, technologiques, capitalistiques).

Reconfigurer le temps de board autour de la prospective et des décisions, en allégeant le temps passé sur le récit du passé et en créant des rituels de suivi de scénarios avec des “points de passage” explicites.

Institutionnaliser la connexion au terrain, en intégrant de manière régulière des retours d’expérience opérationnels, des immersions, des analyses de cas réels, et pas uniquement des reportings formatés.

Vu depuis la piste, un bon coach n’est pas celui qui prédit la météo mais celui qui prépare son athlète à courir sous la pluie, à s’adapter au vent et à garder sa ligne quand les autres se dispersent. Le board, en 2026, doit apprendre à jouer ce rôle-là : gardien des règles mais aussi architecte de la résilience et de la performance dans un monde BANI.

L’incertitude ne va pas disparaître. En revanche, la façon dont les boards la gèrent – ou la subissent – fera la différence entre les organisations qui subissent  les chocs et celles qui les mettront à profit pour renforcer durablement leur avantage.

Plongée dans l’obscurité

Camera : Leica M11
Lens : Summicron-M 28 f/2 Asph
Aperture : 8.0
Exposure time : 1/500
Iso : 200

Qu’est-ce qu’un monde BANI et en quoi change-t-il le rôle des boards en 2026 ?

Le cadre BANI décrit un monde fragile (brittle), anxiogène, non linéaire et souvent incompréhensible. Cela signifie que les anciens réflexes de pilotage – prévisions stables, plans pluriannuels très détaillés, décisions fondées sur des historiques “fiables” – deviennent moins pertinents. Le board doit passer d’une logique de contrôle statique à une logique de navigation : travailler avec des scénarios, des options, des signaux faibles, et accepter que certains acquis sont révisés rapidement lorsque le contexte se retourne.

Pourquoi l’incertitude actuelle rend-elle le leadership de board plus critique qu’avant ?

Dans un environnement BANI, les crises ne sont plus des événements exceptionnels. Les décisions stratégiques se prennent avec des informations partielles, des risques imbriqués et des dépendances difficiles à cartographier. Le leadership du board devient central pour trois raisons : créer de la lucidité (nommer les fragilités et les angles morts), assumer des paris explicites (dire où l’entreprise accepte de prendre du risque), et soutenir l’exécutif dans la durée, y compris quand le chemin s’écarte du plan initial. Sans ce leadership, le conseil oscille entre inertie et panique.

Comment un conseil d’administration peut-il décider sans visibilité claire à trois ans ?

L’enjeu n’est plus de prédire précisément à trois ans, mais de structurer la prise de décision autour d’hypothèses, de points de passage et de scénarios alternatifs. Un board efficace demande systématiquement : quelles hypothèses sous-tendent ce choix ? quels indicateurs nous diront, dans six ou neuf mois, que nous devons accélérer, corriger ou arrêter ? et quel est le coût de revenir en arrière si le contexte évolue autrement que prévu ? Ce cadre permet de décider plus vite, tout en gardant une capacité de réversibilité maîtrisée.

Quels sont les risques que les boards sous-estiment encore dans ce contexte BANI

Plusieurs risques restent souvent sous-évalués : la fragilité réelle des chaînes de valeur (dépendance à quelques fournisseurs ou partenaires clés), l’impact d’un incident cyber sur la continuité métier, les conséquences d’un déploiement mal maîtrisé d’IA sur la confiance des clients et des collaborateurs, et la fatigue organisationnelle liée à des transformations successives. Un autre risque, plus silencieux, est celui d’un board déconnecté du terrain, qui interprète les signaux à travers des slides propres mais trop éloignées de la réalité opérationnelle.

Comment mesurer la performance d’un leadership de board dans l’incertitude ?

On ne mesure pas un leadership uniquement au nombre de réunions ou de comités. Quelques indicateurs concrets permettent d’y voir plus clair : la qualité des décisions (taux de projets créateurs de valeur réelle versus projets arrêtés en catastrophe), la vitesse de réaction  (temps entre signal d’alerte et décision structurante), le niveau d’alignement entre la stratégie affichée et les allocations de moyens financiers, la perception de soutien de l’exécutif, et la capacité à faire évoluer la composition du board en fonction des enjeux. La performance se lit dans les trajectoires, pas seulement dans les verbatims.

Quelles compétences nouvelles doivent entrer au Comex en 2026 ?

Les boards ont besoin de compétences capables de traduire l’incertitude en décisions concrètes. Cela inclut des profils à l’aise avec les technologies (numérique, data, IA, cyber) mais aussi des expertises opérationnelles fines, issues du terrain, capables de challenger les scénarios théoriques. Des compétences en gestion de crise, en géopolitique appliquée, en transformation d’organisation et en gestion des talents deviennent également structurantes. L’enjeu n’est pas d’avoir un expert IA décoratif, mais un collectif équilibré qui sait poser les bonnes questions et comprendre les réponses.

Comment un board peut-il piloter l’IA et la transformation digitale sans perdre la main ?

Le board ne doit pas gérer les projets au quotidien, mais il doit cadrer les grandes lignes : quels sont les objectifs métier recherchés, quels risques l’entreprise accepte sur ces usages, quels garde-fous sont mis en place sur les données, la conformité, la réputation, et comment les résultats seront mesurés. La clé est de traiter la transformation digitale comme un portefeuille de leviers de performance – avec des indicateurs business – plutôt que comme une suite de programmes technologiques. Le board gagne en maîtrise quand il relie explicitement chaque initiative à une contribution attendue au P&L

Comment rester connecté au terrain ?

La connexion au terrain ne se limite pas à quelques visites de site mises en scène. Un board peut institutionnaliser des formats plus exigeants : revues de cas concrets (incident cyber, rupture d’approvisionnement, projet IA en demi-teinte ou réussite opérationnelle forte), sessions d’écoute directe avec des managers de première ligne, immersion régulière sur des sites stratégiques avec un debrief structuré, et analyse systématique des écarts entre le discours de la direction et les signaux qui remontent du terrain. Cette boucle de réalité est souvent ce qui manque pour ajuster les décisions au bon niveau.

Quels rituels de gouvernance mettre en place pour mieux gérer l’incertitude ?

Quelques rituels simples peuvent changer la donne : créer des “revues de scénarios” régulières plutôt que des revues purement budgétaires, consacrer une partie fixe de chaque conseil à l’examen des paris en cours (ce que l’on continue, ce que l’on ajuste, ce que l’on arrête), instaurer des sessions courtes dédiées aux risques critiques (cyber, géopolitique, supply chain), et formaliser une revue annuelle de l’appétit au risque du board. Ces rituels rendent visibles les sujets qui, autrement, restent en marge ou n’apparaissent qu’en mode crise.

Comment parler d’incertitude aux équipes sans les démotiver ?

Les équipes ne sont pas découragées par l’incertitude en elle-même, mais par les discours qui manquent de cohérence. Un leadership de board responsable suppose d’aligner la communication de l’entreprise avec la réalité des enjeux : reconnaître les zones de fragilité sans dramatiser, expliquer les choix de manière concrète (ce que l’on arrête, ce que l’on renforce, ce que l’on teste), donner des horizons de temps réalistes, et relier ces décisions à des indicateurs compréhensibles par tous. La transparence, même imparfaite, nourrit la confiance ; l’optimisme de façade, lui, finit toujours par se payer.

Quel est le “contrat de leadership” dans un monde BANI ?

Dans ce contexte, le contrat de leadership d’un board pourrait se résumer ainsi : clarifier les priorités, décider plus vite tout en gardant la possibilité d’ajuster, rester connecté à la réalité du terrain, et assumer la cohérence entre ce qui est annoncé, ce qui est financé et ce qui est effectivement réalisé. Ce contrat est plus exigeant qu’avant, mais il est aussi plus clair : on attend d’un board qu’il protège l’entreprise mais aussi qu’il l’aide à transformer l’incertitude en avantage compétitif mesurable.